Combien vaut une
histoire ? D’un point de vue strictement économique, combien ça vaut? Disons Moby
Dick de Melville (Z’avez pas lu Moby Dick? Vous êtes passés à côté de quelque
chose de grand mais on s’en fout, ce n’est une critique de livre que j’écris). Combien
vaut ce récit? Combien valent les idées que ce bouquin nous met dans la tête? Combien
vaut la phrase « Appelez moi Ismaël. »? Combien valent Achab,
Starbuck, Queequeb?
On peut trouver le
bouquin à moins de 10 dollars facilement. Mais ça, c’est le livre. L’objet.
Disons 5 dollars. Un exemplaire de Moby Dick pour 5 dollars. Libre de droit d’auteur.
Tout va bien. Mais sa valeur économique ne se réduit pas à ce 5 dollars ou je
me trompe? Je prends trois semaines pour lire Moby Dick et je pénètre un
univers. Des images se dessinent dans ma tête. Je suis ailleurs. J’accède à des
sentiments, à des sensations, à des connaissances. Je m’émerveille, je m’étonne,
je m’ébahis. Ça vaut combien?
Prenons un autre
bouquin. Disons, Dodo le dodo fait du ski. L’histoire d’un dodo qui, grâce aux
avancées de la génétique, revient à la vie et part en montagne, après s’être
enfui, grâce à l’aide d’un jeune et idéaliste chercheur prénommé Robert, d’un
laboratoire expérimental dirigé par un méchant conglomérat, et y apprend les
rudiments du ski. Le livre s’ouvre sur la phrase suivante : « L’œuf craquela
doucement à la grande satisfaction de Fennymore Greed qui se frotta les mains
de contentement. »
Combien vaut cette
histoire ? Combien vaut l’univers de Dodo ?
Peut-on s’en passer ?
Et si oui, est-ce économique de s’en passer ? Est-ce que le coût de l’histoire
moins le coût du bouquin est un bon investissement ?
Et si je ne savais pas
ce qu’est un dodo et que le bouquin m’apprend un mot. Et qu’apprenant ce qu’est
un dodo, je m’interroge sur les animaux disparus, ça a bien une valeur, ça.
Combien ?
Ce sont mes questions
au ministre Bolduc.
Dire que les bibliothèques
scolaires ont assez de livres -et je sais qu’il s’est excusé et que c’était un
mauvais jour et que c’est malheureux qu’on l’ait pris comme ça- et qu’on n’a
pas assez de fric, ce qui fait qu’il faut couper quelque part et que les
commissions scolaires pourraient bien sauter un an et que personne n’en
mourrait, pourrait peut-être se défendre d’un point de vue économique. À la
condition qu’on sache de quelle économie il s’agit. À la condition qu’on
connaisse la valeur d’un mot, d’une phrase, d’une image qui se crée dans notre
tête… À la condition qu’on connaisse la valeur de lire.
Vous êtes passés à un
autre scandale? Cette déclaration du ministre Bolduc est derrière vous ? Pas
moi. Je n’en suis pas revenu. Je pense que c’est symptomatique. Nous vivons une
époque qui laisse un ministre de l’Éducation nous dire qu’on peut se passer d’univers,
d’imagination, de créativité pour un an. Me semble qu’on touche à quelque chose
qui ressemble à de la civilisation. À de la culture, au sens large. À de l’humanité.
Il faut faire des
économies, soit. Alors où?
On devrait couper dans
les parcs nationaux. Si Ottawa peut le faire, pourquoi pas nous ?
Et de toute façon, qui
a besoin de promenade en forêt ?
P.S. Malheureusement, l'histoire de Dodo le dodo n'existe pas. Elle attend patiemment l'illumination d'un auteur.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire